Usawa : Tricia Evy à l'équilibre

Je ne sais pas pourquoi, j’attendais Tricia Evy sur un album de biguine jazz et non pas de biguine ET de jazz. 

Tout juste sortie de Dreams and Daggers (2017) de Cécile McLorin Salvant, j’étais plutôt réticente au fait de me replonger dans un album de « standards ». Mais du Nancy Wilson, du Chet Baker, du Cole Porter, du Louis Armstrong, du Malavoi… ça ne se refuse pas longtemps. Huit mois plus tard, cet album caracole en tête de tous mes compteurs de lecture musicale. Et pour cause…

Elle s’insère dans tous les interstices du jazz : les murmures, le rauque, la rythmique, l’amplitude, les vocalises, la technique. Les harmonies, les accords sont autant de prouesses techniques et solfégiques. Pour autant, ce qui pourrait être un simple étalage de technique est subtilement posé tout en relief, avec volupté et sensualité. Le piano, délicat et poétique lui répond dans une forme de complémentarité essentielle. Le violoncelle de Michael Tafforeau et la contrebasse de Pierre Boussaguet viennent en renfort pour sublimer comme sur Golden Earrings et Mis’ry and The Blues.

Sa voix peut se déployer de toute son envergure tant l’accompagnement est épuré, gracieux, intime. David Fackeure arrange, réapproprie, réinvente : la sophistication dans la sobriété. Ces deux-là s’écoutent, se comprennent et visiblement s’admirent. Mention spéciale à l’arrangement de Nataly, le classique de Malavoi, qui (pour moi) a fini par trouver son tempo.

La voix a évolué c’est normal, et si elle n’a pas abandonné le côté studieux de Meet Me to the Bridge (2013), elle montre qu’elle peut aussi s’amuser comme sur On the sunny side of the street. Pourtant ce n’est pas ce qui prime. Elle aurait d’ailleurs pu commencer cet album par le Blue Prelude où elle entonne avec tellement d’énergie « I’ve got the blues, what can I lose ? » Rien en effet. Si on apprend à danser avec ses propres démons de quoi peut-on bien avoir peur ? Il y a aussi du blues en elle. The Thrill is Gone pose le cadre de cet opus mélancolique à souhait comme si quelque chose s’était cassé : sans doute, comme pour tous, la route a été tortueuse, rocailleuse pleine de larmes entremêlées à des fous rires, des portes qui se referment quand des fenêtres s’ouvrent, des trahisons qui n’empêchent pas d’aimer. 

 Malgré son mode mineur et l’atmosphère « chimérique » (au sens créole du terme) qui y règne, Usawa (2018) est un projet lumineux à l’image de The Old Country ou le sensuel Mwen ka santi an lov, qui sonne le lendemain d’une nuit d’amour pleine de promesses immédiates. Il  existe dans cet album une espèce d’équilibre entre harmonie et chaos. Ça sonne comme la gratitude d’avoir surmonté les épreuves. On y revient comme on pense à cet amant qui nous a blessé et à qui un jour on finit par penser avec tendresse. Cette île natale dont on était nostalgique avant de comprendre que tout son brassage ethnique et culturel vit en nous. C’est ce sourire qu’on finit par ne plus avoir peur de perdre lorsque la peine au lieu de nous consumer nous a rendu plus fort et plus optimiste. Tricia a un pied dans le passé, les yeux tournés vers le futur et un sourire implacable chevillé au présent. Usawa c’est la tendresse de la résilience, l’acceptation de la mélancolie, la solitude, et le chagrin avec bienveillance car ils font aussi partie de nous.

Mon coup de cœur absolu est Doudou pa gentille d’Al Lirvat, expression manifeste d’un “lembé” dans son phrasé déchirant et sa façon de reprendre son souffle comme quand on en a manqué. Mais elle le dit, elle le répète. Avec force. Avec conviction. Avec sincérité. « Tout gran lanmou ka pasé,tout gran chagren ka kalmé... » et je la crois. Sincèrement. Elle ne me laisse pas d’autre choix.

Son album, elle a voulu l’appeler Usawa : équilibre en swahili, parce qu’il représente les inspirations jazz et biguine qu’elle porte en elle. Tricia, n’est pourtant pas en équilibre, pour moi, ça reviendrait à dire qu’elle est instable. Elle est au contraire à l’équilibre de son temps, de ses passions, de ses émotions. Une chanteuse caribéenne, issue du Tout-Monde qui, en 2018 se réapproprie avec une grâce infinie et une élégance capiteuse et grisante cette biguine et ce jazz toujours créole : deux musiques noires considérées longtemps dans l’Hexagone comme du folklore de plantation. 

Fidèle au genre (après Modinha et Agua de Beber) l’album se finit sur une note de bossa Nova avec Falando de Amor d’Antonio Carlos Jobim. Quel voyage ! Celui d’une insulaire qui, après avoir rempli ses bagages d’émotions et cristallisé les influences de son univers est prête à conquérir le monde. 


Et elle pose ses valises pour un concert "Usawa" à Paris le 03.12.18 à 20h30 au Pan Piper.