Rose

(...)Le maître vieillissait, il s’absentait de moins en moins et je ne craignais presque plus que ma peau soit lacérée par sa mégère de femme. Mais je pensais jour et nuit à m'échapper. À courir comme file le vent dans un champ de cannes, sans jamais me retourner. Depuis ma fuite, il y a presque seize ans maintenant, je n’ai plus jamais essayé. Et puis il y a Nini, alors... Avoir un enfant encore vivant était, pour moi, la seule garantie de m’enraciner dans autre chose que le désespoir. Un enfant, que je n'avais jamais désiré. Un enfant d'un homme que je ne pourrai jamais aimer et que pourtant je n'arrivais pas à détester. Elle était la seule raison pour laquelle même l’enfer méritait qu'on le traverse et parfois même qu'on y reste. Pour son enfant. Pourtant, au fond de moi il me fallait combattre cette envie de m'en aller tout le temps. Et au fur à mesure qu'elle grandissait j'y repensais. Elle serait bientôt en mesure de s'affranchir et moi de partir. D'une façon ou d'une autre. Comme ma peau épaissie sous les coups, mon cœur s'était endurci comme le Mahogany du lit de Madame. (...)

Partout il se disait que des milices d’esclaves combattaient, se tenaient prêts à attaquer les Blancs. Tiburce, un esclave de l'habitation Fleur d'Epée m'avait dit que bientôt ils descendraient des mornes pour nous délivrer. Il aimait fanfaronner et jouer au nègre savant celui-là. il semblait plus au courant que la Gazette du Flibustier qu'il disait lire en cachette de son maître. Moi j'en avais rencontré des "Musieu" instruits et je savais que celui là il ne connaissait pas plus que deux mots quatre paroles pour ouvrir le magasin des femmes. Un beau parleur oui! Il me tannait qu'il fallait commencer à apprendre l'espagnol car les marrons allaient faire alliance avec les espagnols de St Domingue. Il me racontait comment lui savait dire "Gracias" qui voulait dire Bonjour, ou merci il ne savait plus. Il apprenait deux, trois mots d'une fille d'en-ville qui elle même l'avait appris des marins et des mulâtres de passage qui venaient coucher chez elle. Apprendre... c'était déjà le début de la liberté comme il disait. 

La liberté... La seule chose que l’on peut désirer sans savoir a quoi ça ressemble. Il y a seize ans j'aurais donné ma vie pour y goûter mais surtout pour la conserver. Durant ces jours en cavale, malgré la peur, les chiens, la faim, la soif, je regardais le soleil haut dans le ciel et réalisais que je n'avais rien à faire. Rien tout bonnement. C'était la toute première fois de ma vie alors je restais comme une "ababa" à contempler le bourgeonnement des hibiscus, à suivre un cours d'eau jusqu'à sa source.Je me récurais de la tête aux pieds en les laissant tremper longtemps pour masser mes cicatrices. Je prenais le temps d'enduire mon corps d'huile de roucou pour que les moustiques ne piquent pas mes jambes la nuit tombée et que le soleil ne me fasse pas attraper la fièvre. Mais très vite, il me fallait chercher de quoi manger, sans connaître les racines et les herbes comme Izménie. Il me fallait sans cesse courir, sans cesse guetter de jour comme de nuit. Je cherchais mes frères marrons comme attachée dans un panier de crabes. 

Avant que je ne fuis ils étaient présentés par les autres esclaves comme des héros. Les rares fois ou je servais au salon de Madame, j'entendais pendant les dîners les autres planteurs raconter des horreurs qu'ils faisaient subir aux Blancs, ailleurs. Il parait qu'ils en avaient tué un bon paquet dans une île voisine. Pour la première fois je les voyais avoir peur, se méfier.

Pourtant la quinzaine de nègres que j'avais rencontré en "bwa" n'avait rien de ce qu'on m'en avait conté. Ils étaient comme moi, apeurés, boueux, dénutris, fatigués et en haillons, avec la rage pour seule compagne. Nous n'avions la force de combattre personne et la vie dans cette forêt qui semblait être du côté des Blancs était chaque jour un peu plus hostile. Ça ne pouvait pas être la liberté qu'on nous vantait sur l'Habitation. Lorsque les marrons descendaient des mornes ils nous regardaient toujours avec une forme de mépris, de dédain. Nous leur donnions du bétail, à manger, des armes parfois, les aidions la nuit à passer un gué, se ravitailler chez nous. En rhum, en coutelas et en femmes.

Nous, les nègres des champs, les nègres de maison, nègres d'habitation comme ils disaient, nous étions aussi des résistants. Marronner c’est aussi rester. C’est accepter les coups de fouet parce qu’on a volontairement oublié l’ordre du maitre. Marronner ce sont les gifles reçues lorsque j’ai décidé de casser le service à thé que Madame avait fait venir spécialement de Paris. Marronner ce sont ces incendies qui se déclarent et déciment chaque fois un peu plus de canne et de bétail. Marronner ce sont tous ces bébés tués de mes mains. Les miens et ceux des autres.

Pour pourrir la vie du maître j'excellais. J'avais appris à gâcher, saboter, oublier, empoisonner, en dosant savamment pour ne pas être tuée ou pire, vendue. Apprendre: le chemin de la liberté.