IX. L'ermite

Toi aussi tu te trompes: ce n'est pas son absence qui rend mon existence, comme tu dis, insurmontable. 
C'est ce jour qui se lève, portant l'espoir d'un renouveau qui ne viendra jamais. Cet insolent soleil qui continue de briller, cherchant à m'aveugler alors que je vis dans les ténèbres. Qui prétend me réchauffer quand tout est si froid dedans.
Cette mer si calme en apparence qui m' a régurgitée avec fracas lorsque je la suppliais de m'avaler. Cette nature qui pousse jusqu'à m'ensevelir avec lui. Ce temps qui défile inexorablement jusqu'à ce simulacre d'oubli. Ces membres ankylosés par des enclumes invisibles de culpabilité. Ces poumons qui immanquablement, malgré moi, se gorgent d'un air dont je n'ai plus besoin. 
Ces mots que je n'ai pas su dire, trop noués dans ma gorge, qui continuent d'hurler en moi sans que personne ne puisse les entendre. Cette pluie qui perle le long de mes joues quand la source de mes larmes est tarie depuis longtemps. 
Cette douleur que le diable et tous ces enfantements n'assomment pas. Et ce monde. Ton monde, qui s'en fiche pas mal. Qui rit, qui aime, qui vit... Ton monde avec ses naissances, ses ventres arrondis, ses fiertés, ses joies...

Alors oui, je sens le rhum bon marché, la souillure d'hommes bien trop minables pour ne rien me donner d'autre que du mépris en miroir. Et puis après? Approche toi un peu plus, tu sentiras la sueur, le cambouis, la mélasse, et peut-être même la note sirupeuse d'un parfum bon marché porté par celle qui, quelques heures avant moi, prétendait que c'était de l'amour. Je n'ai ni la volonté, ni la patience comme vous toutes de faire tous ces allers-retour entre ma souffrance et mes mises en scène. Tout cela m'épuise. Je suis fatiguée. 

Ce n'est pas son absence qui est insurmontable, c'est de continuer de vivre dans un monde sans lui. Un monde sans mon fils. Maintenant sors d'ici...