Sur la voie Condé

Je n’ai de mémoire, jamais entendu un homme citer une autrice comme référence littéraire. La littérature aux Antilles n’a pas dérogé à la règle. Au sacro-saint triptyque Césaire-Fanon-Glissant, viennent s’ajouter Chamoiseau, Confiant, Delsham, Zobel, Maximin… Mais jamais celles que l’on nomme d’ailleurs par leurs prénoms : Paulette, Suzanne, Simone, Gisèle, Gerty, Fabienne… Et puis Maryse. Elle qui n’a jamais reçu ni Renaudot, ni Goncourt, ni Médicis, et dont je n’ai jamais dans l’Hexagone trouvé les romans entre ceux de Camus et Corneille, vient de recevoir la plus grande distinction littéraire. Par naïveté, par obstination, galvanisée et stupide j’attendais que la fierté ressentie soit partagée par la République. Mais la rupture est consommée entre ces deux-là : les différends irréconciliables, l’indifférence mutuelle. Qu’importe ! Cette voix, n’est ni américaine, ni africaine, ni “métropolitaine”, elle est guadeloupéenne. Cette voix dite rebelle ou provocatrice est récipiendaire du prix Nobel “alternatif” de littérature. Alternatif car l’Académie, empêtrée dans un scandale sexuel et financier a dû reporter l’attribution 2018. Un nouveau comité loin des “conflits d’intérêts”, de “l’arrogance” et du “sexisme”, selon les termes de leur manifeste s’est créé et a soumis au vote populaire, les 47 auteurs sélectionnés. Le peuple donc, a choisi Maryse Condé. Comme ça lui ressemble !  Hier, se déroulait la cérémonie de remise de son prix à Stockholm, non sans émotion et joie. La reconnaissance silencieuse ne servant à personne, ces quelques lignes sont ma façon de lui témoigner mon admiration, ma gratitude et combien l’écho de son parcours résonne dans le mien.

Ma mère m’a biberonnée à Toni Morrison. Comme pour beaucoup de femmes de sa génération je crois, la littérature féminine noire américaine avait une place prépondérante dans la bibliothèque familiale. Mais, si j’y ai pris le goût des littératures africaines et américaines, je n’y ai jamais trouvé la partie de moi-même qui s’enflamme comme dans la littérature de Maryse Condé. Jamais mon imaginaire, mes sens, ma ‘mémoire génétique’ n’ont autant vibré qu’en la lisant. Et celle à qui je me suis la plus identifiée au-delà de Tituba, Ayissé, Roseline, Célanire, Victoire… c’est Maryse Condé elle-même. Au fil d’une trentaine de romans (policier, fantastique, amour, historique) ainsi que de récits autobiographiques, d’essais et d’articles politiques, pièces de théâtre et littérature jeunesse, elle a fait évoluer sa narration selon son apport et son rapport au (Tout)-Monde, selon ses turpitudes et ses exils. Pendant quatre décennies, elle nous a fait partager sa vision de femme, noire, antillaise, mère, amante, intellectuelle… comme une thérapie. Sans exotisme, sans travestissements, sans certitudes. En tâtonnant, en renonçant à un prisme ethnocentré et en cherchant des réponses à ses propres interrogations, elle a tenté de répondre à certaines obsessions ataviques de notre peuple. L’esclavage, l’obsession de la couleur, nos origines et le fantasme de leur noblesse. L’aliénation, la domination coloniale et les stigmates laissés à nos sociétés. Mais surtout, le racisme ordinaire de l’Histoire telle qu’écrite par les dominants. Est-ce pour cela que sa parole est malgré elle (il me semble), devenue militante ?  Au fur et à mesure, elle a embrassé son individualité alors que cette étiquette d’activiste ne lui laissait de place que pour le “nous”.

Impossible de comprendre son parcours intellectuel sans comprendre le parcours existentiel. Son œuvre est avant tout habitée par elle-même. Sans ses mises à nue, sans ses autoportraits sans compromis, je n’aurais jamais pu faire ce parallèle. C’est pourquoi je considère ses autobiographies comme des grilles de lectures de son travail. Les critiques ont été nombreuses, aussi sexistes et hardies que sa parole était brutale. Comment lui faire le reproche de ne pas parler créole, de ce pseudo air hautain si l’on comprend le poids de son milieu et des conventions qu’il imposait ?  Etait-ce seulement une réalité de la petite Maryse Boucolon, une réalité des années 50 ? Je me rappelle pourtant, qu’encore dans la Martinique des années 90, il était coutume pour l’entourage de ma grand-mère avec qui je vivais, de s’indigner longuement qu’elle m’autorise à lui répondre en créole. Combien de fois ne lui a-t-on pas expliqué à quel point je serais pénalisée dans ma pratique du français ? Comment osait-elle ne pas mettre toutes les chances de mon côté alors qu’elle-même était instruite ? : “Ou sa palé bon fwansé Fwans la. Palé fwansé ba ti manmay la !”  Elle a tenu tête, aux instituteurs, à la pression sociale et familiale. J’avais cinq ans et je ne comprenais pas. Le français pour moi signifiait les contraintes, la dernière réprimande juste avant la punition, la longue attente dans des bureaux “d’en-ville” pour lesquels on mettait les “linges de Fort-de-France”, où l’on devait être polis, distingués, et ne surtout pas s’adresser aux gens en créole à tort et à travers sous peine de passer pour “an vyé nèg”. Cette langue que les autres traitaient dans ma bouche d’enfant comme une insulte était notre langage à toutes les deux : de transmission, d’apprentissages, de fous rires, de contes mystiques qui m’empêchant de m’endormir étaient l’excuse pour toujours me faufiler dans son lit. Je n’ai donné raison à nos détracteurs qu’une seule fois, au CE1. En devant nommer un fruit commençant par la lettre G j’ai écrit « griave » au lieu de goyave. Fraîchement débarquée à Paris, j’avais peur qu’on ne me permette plus de m’exprimer en créole, il n’en était rien. La maîtresse a pensé que c’était un fruit “de chez moi” et cela a juste été dans mon cocon matriarcal un sujet de quolibets. Les moqueries du “péyi” les ont remplacés lorsqu’à force de vivre en région parisienne j’ai commencé à le parler de moins en moins, à le ponctuer comme un assaisonnement de mon français. J’ai perdu mon accent martiniquais et de ce fait, parler créole devenait quasiment une épreuve. Mais comme on me l’avait appris, j’ai persévéré. J’ai continué de répondre au créole par du créole. Aujourd’hui encore certains tentent de percevoir le degré de mon antillanité à travers mon accent. D’autres à travers mon élocution en français. C’est au choix, tout dépend de quel côté de la barrière ils se trouvent.

 Je considère que c’est une chance qu’on m’ait laissé m’imprégner de ma langue maternelle, ça n’a pas été le cas pour tous. Dans Le cœur à rire et à pleurer (1999) j’ai commencé à comprendre les mécanismes du néo-colonialisme au travers de cette aliénation qui nous gangrène un peu tous (parfois jusqu’à la schizophrénie) et qui demande de s’affranchir, de son milieu, de son territoire, de sa langue. Echapper au déterminisme des champs de canne, de la misère et de l’illettrisme n’existait qu’en une seule façon : copier le maître. Renier, oublier, taire à jamais son passé d’esclave, “enlever la boue de ses deux pieds”. Comment ? En enfermant les manières de faire, de penser, le vocabulaire et l’élocution de son milieu d’origine et en s’appropriant les codes, la culture, l’esthétisme et les goûts de sa nouvelle classe.  C’est ce qu’ont fait les parents de Maryse Condé à travers leur ascension sociale en devenant des “Gran Nègs” incapables de se retourner sur leur passé, phagocytés par un dogme de classe et une identité hybride.

 Nul doute qu’une fois sortie du giron familial son urgence intérieure fut de se découvrir et de découvrir ce monde noir, africain, qu’on lui avait caché à travers la musique, la littérature, la cuisine, l’amour. Certainement pas de manière apaisée. Entre les lignes des critiques autour de son autobiographie La Vie sans fards (2012) j’ai entendu : “Une femme ne devrait pas dire ça, Une femme noire ne devrait pas dire ça. Une femme noire, de surcroit mère, ne devrait PAS dire ça.” Maryse Condé, n’aurait-elle pas subi le cliché tenace et rance de la femme noire forte ? Mais si, vous savez, le « poto-mitan », capable d’endurer cyclones et tremblements de terre sans faire vaciller le foyer. Cette caricature de la femme, parfaite dans l’abnégation constante d’elle-même, ne doit pas dire que l’accès à son corps a été violé. Ne pas dire qu’elle a été meurtrie de la lâcheté des hommes et de leur brutalité. Ne pas avouer la dépendance à l’autre, la victimisation dans son cœur et dans sa chair. Et le tabou absolu : ne pas dire que même si on les supporte, “les seins peuvent être un fardeau (trop) lourd pour l’estomac”. Son féminisme est un cheminement de vie et non pas une finalité ou un titre autoproclamé. Une série d’actions parfois minimes, un processus lent afin de vivre sa vie libre, indépendante et surtout en cohérence avec elle-même. Ainsi, plus le roman de vie de Maryse se dénoue, plus sa parole se délivre. C’est sans doute pour cela, que toutes ses héroïnes prennent en main la tragédie de leurs destins avec en commun le désir féroce de s’affranchir comme elle, du joug des hommes, du poids de l’identité et du milieu social, de leur géographie, de leurs mœurs. Car s’il est important de respecter la distance qu’impose le statut de romancière, il y a une part prégnante de sa vie dans chacune de ses œuvres. 

 Comment ne pas voir en Jean Joseph mulâtre haïtien révolutionnaire de La faute à la vie (2009), Jean Dominique, l’amant qui l’aura déniaisée et propulsée d’un monde codifié, au tracé simple et linéaire, à une suite de soubresauts involontaires ? Celui qui l’a abandonnée comme disait ma grand-mère avec un enfant « à crédit ». Comment ne pas voir dans l’Histoire de la Femme Cannibale (2005), et la problématique d’un mariage mixte les critiques faites suite à son mariage avec Richard Philcox ? Quelle part de Maryse y’a-t-il en Roseline cette femme noire ne pouvant être aux yeux des autres qu’invisibilisée aux côtés d’un homme blanc ? Et puis la saga Ségou (1984-1985) le voyage en sens inverse, ce travail fouillé d’historienne symbole d’un questionnement identitaire qui s’arrêtera dans une voie sans issue pour Marie-Noëlle protagoniste de Desirada (1997)

 Combien de fois ai-je entendu son aventure africaine résumée à son mariage avec un guinéen ? Or, bien que mariée et de nouveau enceinte c’est seule qu’elle s’engage comme « fonctionnaire coloniale » en Côte d’Ivoire. Sans idéologie, mais non sans idéal. Un idéal légitime quand, issue d’une ancienne colonie devenue département, on assiste aux premières loges à la naissance des mouvements de décolonisation et de libération des peuples. Dans le Conakry de Sékou Touré, elle subit la misère, la désillusion d’un régime autocratique qui s’enfonce peu à peu dans la dictature. Dans le même temps elle découvre le panafricanisme tant sur le plan idéologique que dans les limites de son application. Elle persiste dans le Ghana de Kwame N’Krumah, et se forge une pensée marxiste propre. Si l’émancipation des « damnés de la terre » plonge ces pays dans un déni de démocratie, elle, n’est pas dupe. Ces états africains se cherchent comme elle, entre dérives et déceptions. Mais une étrangère peut-elle parler d’une Afrique perdue entre valeurs traditionnelles et idéologie de l’Occident ? En a-t-elle le droit ? Elle l’a pris et l’a appris dans son premier roman Hérémakhonon (1976) à ses dépens.

 Comme leur créatrice, les personnages condéens comprennent que l’ascendance africaine ne provoque pas la filiation. Que la couleur n’est aucunement un « liant » pour se comprendre et s’apprivoiser. En terres africaines en tout cas. Si je l’avais su, je me serais évité une scène sur un marché de Yaoundé, la première fois qu’à l’adolescence quelqu’un m’avait appelé “La Blanche”. J’avais fait volte-face, fu-ri-eu-se. Ce n’était pas la critique habituelle entendue à Paris, à savoir que nous les Antillais nous “prenions pour des blancs”, il disait que j’étais blanche. Une chose est sûre, mon visage était livide tant j’étais meurtrie et me sentais insultée. Devant la façon dont je le “lavais” sans me soucier, ni de son âge, ni de sa taille, et face à ma tendance naturelle à la dramaturgie, il avait fini par retirer ses propos et reconnaître que mon caractère était définitivement bantou en concluant : “Ton corps est petit mais ta langue c’est grand comme ça (en écartant les bras tant qu’il le pouvait). Toi, on ne va pas te doter facilement hein ?!” Son compagnon d’infortune muet jusque-là, mais qui en avait aussi pris pour son grade, avait fini par lui lâcher laconiquement : “Qui t’a envoyé ? Les filles claires tu ne sais pas que c’est les problèmes…” J’ai eu beau tempêter, expliquer, tenter de comprendre, pendant des années et des années, encore et encore, on m’interpellait : “La blanche”, “la fille du ministre” à Libreville, “la toubabesse” de Conakry jusqu’à N’Zérékoré, “Miss Belgique” à Kinshasa, “la marocaine ou la cap’s” à DakarPartout dans la sous-région, avant même d’ouvrir la bouche, j’étais une étrangère. Alors que je ne voyais que mon appartenance africaine, et que selon ma conception je ne pouvais être métisse puisque mes deux parents sont noirs, on me renvoyait quand même à mon métissage. J’avais retrouvé des paysages, des superstitions communes insoupçonnées (ne pas balayer le soir), des odeurs, des saveurs qui me donnaient l’impression d’être chez moi :  je ne l’étais pas. Même en mangeant la viande de brousse, le poisson avec la braise (tellement pimentée que ton nez peut couler deux jours), le fonio, l’injera, la sauce graine, le taro, le fufu que j’avais pilé moi-même. Même sur ma moto-taxi avec le bazin à 500 (qui comme une couverture de survie fait effet sauna), même en buvant l’eau des sachets en route, je restais désespérément “la blanche plus africaine que…”. Je n’étais pas dans la caricature, je me sentais sincèrement à mon aise, sincèrement chez moi. Tout cela était aussi naturel parce que j’avais reçu ces valeurs d’ouverture et d’humilité et qu’on m’avait répété toute ma courte vie que “je ne sortais pas de la cuisse de Jupiter”. J’aurais pu écouter les clichés entendus en Martinique, dans ma petite enfance sur l’Afrique, mais tout ce que je voyais me rappelait les Antilles que l’on m’avait contées des années auparavant. Et finalement, hormis les langues, j’ai réussi à m’intégrer au point que mon entourage en vienne à oublier d’utiliser le français ou l’anglais en ma présence ( “Comme ça tu vas apprendre !”), et que je fasse vraiment partie de la communauté.

 Un jour, autour d’un repas organisé chez moi pour casser le jeûne du Ramadan, l’ami d’un convive que je voyais pour la première fois m’a félicitée : “Ça c’est le vrai goût du yassa deh ! Toi c’est ta maman qui est sénégalaise, c’est obligé pour préparer le ndogou comme ça !” . En répondant que je n’étais pas africaine mais antillaise (et que malgré la pratique, la recette originelle venait de Youtube), j’ai senti une quinzaine de paires d’yeux se braquer sur moi. Une bouche pleine a renchéri “Les antillais sont des africains”, ce à quoi j’ai rétorqué : « Non. Pas que… ». La conversation s’est envenimée sur le sempiternel débat Afrique / Antilles et j’ai compris que les gens assis dans mon salon n’avaient aucune idée de qui j’étais. Pire, j’ai compris quelque chose d’absolument évident : notre rapport à l’esclavage était différent, ils n’y connaissaient quasiment rien et ne se doutaient aucunement des problématiques liées à l’Histoire et l’identité antillaise. Comment pouvaient-ils laisser de la place à ma créolité ? Quelqu’un a fini par conclure : “Oui mais toi ce n’est pas pareil, tu es africaine. On t’a récupérée !”. J’ai souri, par politesse. A Paris aussi, j’étais la noire “pas pareille”. Mais pas pareille que qui ? Ou que quoi ? Je cherchais l’unité d’une diaspora noire qui n’existait pas au sens unique, je voulais qu’elle me réponde en miroir sans me rendre compte que je ne rentrais pas dans ses cases. Il a donc fallu que je retrouve mes fondations, et d’une certaine façon l’exil m’y a aidé. Je ne me sentais pas plus martiniquaise que banlieusarde, ce qu’on peut résumer dans les deux cas à : française de seconde zone. Mon postulat de départ était que j’étais femme et que j’étais profondément créole. J’ai aussi compris à cette époque que la classe ne se substituait pas à ce que nos anciens appelaient fièrement la race. Pour preuve, en école de commerce, dans un quartier huppé de Paris ce n’était pas la teinte de ma peau, ou mon pays d’origine qui me différenciait des autres noirs : c’était l’argent.

 La partie de l’épopée condéenne que je n’ai pas encore vécue est le retour dans la Caraïbe. Ses personnages sont retournés en Guadeloupe avec elle afin de se réapproprier les paysages, les saveurs, la mystique et la mythologie caribéenne. Pendant plus de vingt ans, elle va alors disséquer l’identité antillaise et analyser les strates qui la composent s’appropriant : la transgression de l'amour d'un jeune jardinier noir pour une patronne békée dans La Belle Créole (2002), les disparités et tensions sociales à travers les sagas des grandes familles caribéennes La Vie scélérate (1987), la résistance anti-impériale avec Moi, Tituba, sorcière (1986) et La Migration des cœurs(1995), et enfin cartographiera la diaspora dans Pays Mêlés (1985). La Traversée de la mangrove (1989) deviendra traversée du désert. Vingt-deux ans d’une indifférence générale dans son propre pays, jusqu’à ce que les Etats-Unis lui proposent une chaire à l’université de Columbia. Il fallait peut-être qu’elle passe par l’exil américain pour finir ce long questionnement de la traite. 

Si aujourd’hui je me sens allégée des entraves identitaires c’est parce qu’elle m’a, avec d’autres auteurs, ouvert une voie et montré un autre chemin possible. Ses romans ont été pour moi comme un “coutelas défrichant le terrain de mon identité”. Sa voix a fait écho à l’éducation reçue de ma mère. Cette éducation qui m’intimait de ne pas subir moi aussi, l’esclavage ; qui me suppliait d’affirmer toujours qui j’étais, sans peur, sans honte et sans laisser les autres raconter mon histoire à ma place ; qui me rappelait que les fardeaux passés ne devaient pas embuer mes yeux au point de me rendre aveugle de mon temps. J’ai reçu tant de leçons de vie à mesure que la parole antillaise s’enorgueillissait, que les maximes se vérifiaient et que l’Histoire bégayait. Contrairement à la génération de ma mère ou celle de Maryse Condé, j’ai pu mesurer l’abysse entre leurs réalités et les miennes aux mêmes âges bien que certains aspects subsistent. Ces femmes de “mes générations” ont toutes fait des bonds hors du patriarcat, hors de la misère, hors de l’ignorance, hors norme pour que je sois libre. Alors, cette quête identitaire je l’ai choisie et elle m’a prouvé que l’on peut, que l’on doit questionner le monde sans forcément y apporter de solution. Car affirmer “je suis”, “nous sommes” n’est ni immuable, ni figé. Notre substance est une notion qui ne devrait jamais être essentiellement déterminée. Elle doit rester un choix qu’il faut faire en expérimentant causes et conséquences et ce, malgré ce legs infâme. 

Cet esclavage que je n’ai pas vécu est une bombe fragmentée en différents endroits de la planète et de l’Histoire. Cette bombe à l’origine d’une cassure, qui a pour conséquence l’absence d’une partie de mon histoire. Césaire avait repris à son compte ce proverbe: “Si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d'où tu viens.” Alors, j’ai cherché d’où je venais. Je me suis tenue debout sur le marché aux esclaves de Changuu Island. Je me suis accroupie dans un cachot de Stonetown. J’ai déambulé comme une âme égarée au fort d’Elmina après avoir emprunté les couloirs étroits et humides de Cape Coast. J’ai crapahuté dans une forêt de marrons sur l’île de Tortola. J’ai fait trois fois le tour de l’arbre du retour à Ouidah. Je me suis recueillie un nombre incalculable de fois au CAP 110. J’ai dansé la rumba negra en l’honneur de Yemayá sur une plage de Santiago. J’ai recherché ma généalogie au Mémorial ACTe, grimpé les quarante-neuf marches de Petit-Canal et tant d’autres choses… Rien de tout cela ne m’a apporté l’ombre d’un début de réponse personnelle : ni nom, ni date, ni lieu. Rien. Tandis qu’une file de touristes derrière moi attendaient de faire leur selfie, je me suis tenue de longues minutes dans l’encadrement de la porte sans retour de Gorée, en pleurant à chaudes larmes. Des pleurs de douleur, de colère mais aussi de frustration : j’ai dû accepter que je ne saurai jamais. Comme un jour, on a communément accepté la datation par le carbone 14, j’ai dû me résoudre à renoncer à un point de départ de ma généalogie ailleurs qu’au fond de la cale puante, exiguë et moite d’un bateau négrier. Et que je le veuille ou non, probablement mon histoire a-t-elle aussi commencé dans la cabine d’un marin anglais ou la cellule d’un prisonnier breton, autant que dans la case d’une Arawak ou d’un Kalinago…

Ma peau est noire, mon sang et mon pays sont mêlés. A force de désobéissance et de contestation la langue vernaculaire s’est faîte mon expression.  Et si je maîtrise la langue véhiculaire comme le rêvaient pour moi mes aïeux : ma langue est bâtarde, personnelle, teintée d’exils, de musiques, de rencontres et de mondialisation. Le rhizome alimentant ma substance ne se nourrit plus seulement des terreaux qui m’ont enraciné jusqu’alors mais de tout ce qui m’élève : de la culture, la cuisine, l’expérience, le territoire, les mémoires attestées ou apocryphes que j’ai décidé de croire. Et j’ai en cela compris que mon enrichissement n’était pas une déloyauté à mon antillanité. C’est une idée que j’ai bien évidemment retrouvée chez Maryse Condé mais elle va plus loin. Dans Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et d’Ivana (2017) on comprenait, après nous avoir montré sa vision du monde et un autre versant de l’Histoire falsifiée, que quelle que soit la microscopie de nos îles, nous sommes à notre place, dans la marche du monde. Ce Nobel, nous rappelle que nous, qui étions cantonnés à la marge, sommes désormais au centre. La société postcoloniale est encore à réécrire et à déconstruire, à l’image de cette Académie 2018 ou de Maryse Condé, afin de donner de la voix à ce peuple dont la culture est la résistance. Résistance parce que le mot qui forge notre colonne vertébrale c’est “Kimbé / Tjimbé”. A l’image de la première expression que tout étranger apprend en posant le pied sur l’une de nos îles : le fameux “Kimbé rèd, pa moli” des cartes postales.

 Celle qui si souvent m’a semblé écrasée sous le poids de l’indifférence, paraissait hier enfin rompre avec les doutes de l’écrivain. La “négresse solitude” semble apaisée, entourée des siens, aimée, enfin légitime et légitimée. Elle dit son travail achevé, je le comprends et le respecte. J’ai encore beaucoup à lire, à relire, à étudier, à critiquer et à apprendre d’elle. Mais si sa plume est tarie, sa parole demeure : créative comme un mets savamment élaboré qui révèle ses saveurs tantôt sirupeuses, souvent piquantes, parfois aigres. C’est ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce qu’elle a et aura encore à dire du monde. 

Et même si, contrairement à ce qu’elle aurait souhaité, les amarres ne sont pas coupées entre son île et la “Métropole”, son rayonnement, son discours, son engagement permettent à la Guadeloupe d’exister par elle-même. Aux jeunes générations guadeloupéennes de se mettre au travail afin de faire avancer ce rêve inachevé de la génération de nos parents à qui l’on a fait croire qu’ils avaient tort de vouloir être autonomes. On a toujours tort d’avoir raison trop tôt…

Je n’ai jamais eu le privilège de rencontrer Maryse Condé, la femme, mais à travers mes lectures j’ai rencontré Maryse la conteuse, la marronne, l’exilée, l’amoureuse, la dissidente, la sorcière pour les uns, magicienne pour les autres, la femme griot : témoin et passerelle de cette société interraciale, interculturelle passée du noir et blanc à la couleur. De l’ancien, au Nouveau Monde. De l’Afrique aux Antilles, et des Antilles à l’Afrique. Du cocon désormais prudent de la négritude, aux vicissitudes d’un monde et d’une identité complexifiés que tout à chacun peut, s’il le souhaite, apprivoiser dans son entièreté.