Le privilège du non

Un homme aborde une femme dans la rue :

-“Puis-je avoir votre numéro ? ou Wesh, y a moyen que tu me lâches ton 06 ?

-       Non désolée (même s’il n’y a pas à l’être) dit-elle en souriant.

-       Bonne journée madame. Désolé de vous avoir importunée.”

L’homme tourne les talons et s’en va guilleret. Qui a déjà vécu cette scène ? A ma connaissance personne. Pourtant, “non”, ça a l’air simple dit comme ça. Simple, clair, concis, sans nuance, sans appel. Mais il semblerait que ce soit toujours tendancieux dans la bouche d’une femme :

-       “Je te raccompagne ?

-       Non merci, ça va aller.

-       Mais si… (bla bla bla femme seule, bla bla bla femme faible, bla bla bla sois raisonnable, bla bla bla champ lexical de la peur.)”

Comment se fait-il que ce mot non, engage discussion, contradiction, argumentation ? Comme s’il pouvait dans la bouche d’une femme, d’une fille, être à double sens. Chaque fois qu’un homme que je ne connais pas tente de m’aborder et que je souhaite repousser ses avances, je me surprends systématiquement à argumenter ma réponse comme si mon refus devait être motivé, comme si je n’en comprenais pas moi-même le sens et avait besoin de le marteler. Comme s’il me fallait forcer ce refus à rentrer dans le schéma de pensée de l’homme face à moi. Je m’entends quelle que soit la formule utilisée, répondre avec plus de bienveillance, être excessivement polie, témoigner un respect parfois non réciproque tout en étant ferme car il ne faut surtout laisser aucune ouverture. Pourquoi dois-je m’inventer un mari, baratiner un conjoint, une amie que je rejoins ou qui “arrive” dans deux minutes ? Pourquoi dois-je prétexter que je suis arrivée à mon arrêt quand il en reste quatre ou que je dois répondre à un coup de fil urgent ? Pourquoi est-ce que lorsque je sais que je vais décliner l’offre de mon interlocuteur, je jauge automatiquement mon environnement : la sortie la plus proche, attraper discrètement mon téléphone, chercher du regard une figure rassurante, me rappeler que ma mère me disait enfant de crier “Au feu” si j’étais en danger plutôt qu’à l’aide ? Pourquoi est-ce que soudain je me mets à questionner ce que je porte ? Suis-je habillée trop court, trop moulant, lui ai-je souri ? Ou peut être que j’ai montré que j’étais disponible, intéréssée ? Suis-je provocante ? A ce moment dans ma tête s’engage un mécanisme de défense qui considère toutes les éventualités : celle d’être insultée, celle d’être frappée, celle d’être gentiment laissée tranquille malgré une insistance plus ou moins longue.

Si cet instinct protecteur s’active c’est parce que je sais que dire non, ne me protège de rien. Combien de fois ai-je été dans la situation où, face à un homme, “non” n’a pas été entendu, considéré, compris ? Combien de fois on ne m’a même pas laissé la possibilité simplement de dire non en touchant une partie de mon anatomie sans consentement par exemple.

Aujourd’hui, j’ai lu qu’une jeune femme de 21 ans Ayssatou Sow est décédée des blessures que lui a infligé son ex-compagnon. Je n’ai ni les tenants, ni les aboutissants de son histoire, mais il y a une chose que je sais, c’est qu’à un moment de leur histoire elle a dit non. Je sais qu'à un moment, ce non a été ignoré. Ayssatou a été ignorée. Combien comme elle, cette année vont être méprisées, bafouées, humiliées, insultées, battues et peut être malheureusement iront jusqu’à perdre la vie parce qu’un homme considérera que leur jugement de femme, leur désir, leur voix n’a aucune valeur ? Combien sommes nous à avoir dit non, à avoir hurlé non, à avoir supplié et pleuré en disant non, sans que l’on veuille nous entendre ? Combien d’entre nous verrons leurs “non” remis en question par un verre de “trop”, une jupe “trop” courte, une sexualité “trop” libre, un flirt “trop”poussé ? Combien parmi le pourcentage infime qui osera parler devront promettre qu’elles ont dit non à des proches sceptiques, convaincre des policiers blasés qu’elles ont refusé, prouver à des magistrats qu’elles ont tenté de fuir ? Laquelle d’entre nous jugera qu’elle ne l’avait pas mérité, qu’elle ne l’avait pas cherché, qu’elle aurait du…

Plus jeune, je n’avais jamais vraiment réfléchi aux combats féministes de mon temps. Je ne résonnais qu’en termes de liberté : je savais qu’il y avait des femmes libres et d’autres pas, mais ailleurs. Issue d’une famille matriarcale, racisée, “modeste” j’avais, malgré une éducation que certains qualifieraient de féministe, intégré tous les codes du patriarcat parce que je me sentais libre et privilégiée, jusqu’à ce je me heurte à cet ultime privilège masculin que je ne possède pas : celui du non. Et c’est pour ça, pour Ayssatou Sow, pour chaque femme qui meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, pour les 147 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2012, que j’ai dit oui au combat pour l’égalité.