Le Gang des Antillais

« Mon Dieu comme vous êtes français ! » C’est ainsi que commence le film et ce n’est surement pas anodin. Un rappel nécessaire du général de Gaulle aux Martiniquais dans son allocution du 22 mars 1964 à Fort de France. Sans doute, un rappel nécessaire du réalisateur martiniquais aux institutions françaises qui semblent parfois l’oublier. Oui oublier, comme ce pan de l’Histoire de France que Césaire aurait qualifié de « génocide par substitution ». Depuis la fin des années 40, la grogne sociale n’a cessé de croître dans les Antilles françaises et le désir d’indépendance avec. En 1963, Michel Debré crée le Bureau pour le développement des migrations des départements d'Outre-Mer (BUMIDOM). Cette institution organise la migration de milliers d'Antillais, en échange d'un emploi dans la fonction publique. (Non, nous n’avons pas la passion PTT, ni le gène fonctionnaire).

 Si la Métropole commence à jouir de la pleine croissance, la situation dans les DOM est catastrophique. C’est donc une aubaine pour ces jeunes qui ne sont promis sur leurs terres natales qu’à s’échiner sous le soleil comme leurs ancêtres où à errer en proie à la délinquance, la boisson, la désespérance tant la crise économique est profonde et le taux de chômage élevé. Environ 85,000 ultra-marins feront le voyage pétris d'espoir.

Jimmy Larivière (Djédjé Apali), est l’un de ceux-là. Comme les autres, il a cru trouver un avenir meilleur et un travail où il pourrait progresser. Comme les autres, cantonné à des tâches ingrates, subalternes, il est traité comme un travailleur immigré par les Français de Métropole qui ne voient que sa peau noire. Au lieu de l’insertion promise, Jimmy fait face au racisme, au rejet, à l’exclusion. Papa gâteau mais avant tout papa fauché il est  presque incapable d’assumer son rôle tant il s’enfonce chaque jour un peu plus dans la misère. Sa rencontre avec des antillais aussi frustrés, désabusés, et humiliés que lui, braquant des bureaux de Poste va en faire un membre du « Gang des Antillais ». L’histoire est tirée du roman autobiographique de Loïc Léry même si le scénario a pris certes quelques distances avec l’œuvre de Léry.

UN SCENARIO A DIX MAINS ?

Le scénario est pour moi LA faiblesse du film qui traite énormément de sujets mais certains en surface uniquement. Il y avait vraiment matière à developper la profondeur des personnages secondaires (Politik notamment, magistralement interprété par Eriq Ebouaney) et on reste parfois sur sa faim; le départ de Liko (Vincent Vermillon). On se rend bien compte néanmoins que s’il fallait traiter tous les sujets abordés dans le film : la criminalité, l’identité, le racisme, le déracinement, les rivalités entre communautés, la misère sociale des immigrés, le mouvement indépendantiste, le rapport aux Antilles… il faudrait que le film dure quatre heures.

Justement, ce voyage aux Antilles par exemple, qu’effectue Jimmy est essentiel pour mettre en lumière les ramifications entre les mouvements indépendantistes aux Antilles et le soutien de la diaspora, mais ce moment parait mal ficelé avec le reste. Il aurait très bien pu être raconté en voix off (et l’accent parisien de la mère de Jimmy censée n’avoir jamais quitté les Antilles n’aurait pas interpellé… autant).

Le scénario donne l’impression d’avoir été travaillé par plusieurs personnes qui ne se sont pas forcément concertées sur les détails ; un peu comme si plusieurs auteurs étaient venus apporter une pièce différente, mais singulièrement indépendante de celle d’avant. Il manquait du lien pour "justifier" certaines scènes qui semblaient décousues comme la relation entre Jimmy et Linda (Zita Hanrot). Même si on comprend qu’elle doive renoncer à ses rêves et qu'elle est une victime de plus du système, certains de leurs échanges donnent l’illusion de perdre de précieuses minutes au détriment d’autres problématiques plus importantes.

Et puis soudain, en deuxième partie, le film change de rythme Jimmy affute sa conscience afin de tendre vers la rédemption à laquelle il aspire tant. Sa rencontre avec Patrick Chamoiseau (Lucien Jean-Baptiste) est attendrissante et tellement symbolique, les questions identitaires que nous nous posons tous sont là, posées,  mais là encore la fin est... brusque.

 

BLAXPOITATION CREOLE

Les costumes et une scénographie très soignée en font un très beau rendu visuel qui plonge sans aucun doute le spectateur dans l’ambiance du Paris des années 70 et même au delà de l'Atlantique. La référence à la Blaxpoitation est indéniable. Néanmoins même si on retrouve des thèmes du genre: le mac et ses prostituées, le justicier, le côté gangster au grand coeur, le film s'évite tout de même les mauvais écueils du style (même si les fondus étaient trèèèès nombreux). Ici, pas de violence gratuite et on en vient presque à regretter l'absence d'action et scènes de braquages. C'est pourtant un film sur une bande de braqueurs non? Mais ce n'est pas dans leurs crimes qu'on trouve de la violence. Le rythme et la bande originale soignée donnent  malgré le contexte historique, une touche furieusement moderne. Si beaucoup de critiques se sont focalisées sur l’aspect artistique du genre, la référence aux films de la Blaxpoitation va bien plus loin que l’esthétisme. Il s’agit comme aux US dans les années 70 de refléter les aspirations des Noirs, de mettre en lumière leurs difficultés, leurs combats mais aussi leur résilience.

L'hommage est évident, tellement cohérent. La Blaxpoitation était une réponse à la frustration d'acteurs noirs, bornés à des rôles de seconde zone et de faire-valoir, comme l'étaient les emplois proposés par le BUMIDOM. Le choix du parallèle est avant tout de revaloriser l’image de l'homme noir sans forcément en faire un héros. Lui laisser sa place tout simplement, des opportunités. Et c'est sans doute aussi pour ça que Jean-Claude Barny fait le pari fou et, c’est une première en France il me semble, d'avoir un film (distribué au niveau national) dont les rôles principaux sont exclusivement interprétés par des afro-antillais.

Erik Ebouaney (Politik), Adama Niane (Molokoy), Djedje Apali (Jimmy), Vincent Vermigon (Liko) et Djibril Pavadé (Jackson) en avant-première au Havre (24.09.2016)

Erik Ebouaney (Politik), Adama Niane (Molokoy), Djedje Apali (Jimmy), Vincent Vermigon (Liko) et Djibril Pavadé (Jackson) en avant-première au Havre (24.09.2016)

Il adapte toute cette atmosphère et surtout cet état d’esprit qui semblent l’avoir influencés à son vécu, son histoire personnelle, son identité pour en faire presque un nouveau genre, la Blaxpoitation Créole.

 

LES ANTILLAIS AU CŒUR

Il ne s’agit pas non plus d’en faire des héros lisses et faux, ce sont des hommes libres, fiers mais opprimés, qui souffrent d’injustice depuis bien trop longtemps. On n’évite pas certains clichés et stéréotypes mais il faut reconnaître qu’ils sont vrais. Enfin des personnages créoles sont complexes, cruels, dignes, courageux et survivent au delà du premier quart d'heure.

Le film montre sans pathos une misère qui existe mais qui, chez les antillais, d’ordinaire pudiques, ne se voit jamais.  Tout comme l’amour et l'attachement entre les personnages qu'on rejette. Cet amour entre Jimmy et sa marraine, entre Jimmy et Linda (Leur sacrifice à la fin est bouleversant) qui se voit, se comprend mais qui ne se dit pas. 

On retrouve la place prépondérante de la femme poto mitan si chère à notre culture créole ; le réalisateur n’y a pas dérogé, il leur rend un bel hommage. Et chez Barny, elles sont de toutes les couleurs. Elles combattent malgré la peur, supportent au-delà des déceptions, protègent même quand elles sont en danger, espèrent même quand la cause semble perdue. Elles survivent, elles rêvent, elles aiment. Les femmes sont le plus grand soutien et la plus grande motivation de Jimmy, celles qui lui disent la vérité, une vérité qu’il n’est pas prêt à entendre. Mais celles aussi par qui il se sent le plus rejeté.

 

LE PARI BARNY

J’en suis sortie avec un gout d’inachevé, un sentiment de gâchis, la gueule de bois. Sans doute parce que les dilemmes de Jimmy me sont apparus plus actuels que jamais.  Cette double identité qui sonne comme une double peine, est perceptible par tous les descendants de peuples colonisés. Ces dualités : société des 70’s/ société actuelle, antillanité/urbanité... jusque dans la B.O ne font qu’exacerber le fait que rien n’a changé. Les questions identitaires et sociales bien que négligées par les pouvoirs publics sont des poudrières qui comme Jimmy sont sur le point de déraper. 

Une fois encore J-C Barny (Nèg maron, Tropiques amers) offre une  palette de la société créole à un instant T, appuie où ça fait mal et met le doigt sur la souffrance colossale d’une communauté microscopique. Le Gang des Antillais est un pari audacieux : un hommage à nos parents qui n’ont jamais cessé de lutter pour leur liberté et leur intégration à une patrie qui n’a cessé de les utiliser sans jamais vouloir pleinement les accepter.

jc-barny.jpg

Comme ses personnages, le film endosse plusieurs identités, genres, époques mais quoi qu’on en dise c’est un film engagé. Sans faire partie du monde du cinéma on peut aisément deviner les embûches pour mener à bien un tel projet. Combien de temps depuis cette affiche annonçant le projet sur les réseaux sociaux et le moment où j’ai acheté mon billet ? Quatre ans je crois, peut-être cinq, je ne sais plus. On devine que ça a été un projet de longue haleine. L’attente fut longue, les espérances décuplées. Et malgré sans doute des contraintes financières et de rentabilité. Là où beaucoup se contenteraient du divertissement le film reste engagé.

Un film engagé, capable de séduire le grand public, avec cinq acteurs principaux noirs, en France… en 2016.

Voilà pourquoi il faut aller voir le Gang des Antillais, quelle que soit votre origine. Ce n’est pas un film antillais, c’est un film qui raconte une histoire universelle qui est arrivé à quelques bougres de la communauté antillaise. Cela est sans aucun doute arrivé à des italiens, des maghrébins...

 Peu importe ce qu’on vous a raconté, où que vous pensiez ne pas aimer : il y a là un réalisateur qui dans toutes ses entreprises se bat pour la visibilité de son peuple et qui nous prouve que nos histoires considérées marginales, qui n'intéressent à priori personne d'autre que nous méritent d’être contées. Il pourrait très certainement faire autre chose, mais il continue d’ouvrir une voie qui permettra à d’autres après lui de parler d’histoires qui leur ressemblent avec à l’écran des gens qui leur ressemblent.

Et si au final, le plus gros “défaut du film” ce qu’on lui reproche, ce grand melting pot de genres et d'identités était en fait sa plus grande qualité. Car le film est une parfaite allégorie de ce que nous, antillais, sommes. La somme de tant de choses qui n’auraient pas dues se rencontrer, ni cohabiter, ni vivre ensemble, ni se mélanger. Et pourtant...

En roulant sur rue de Rivoli ce soir-là en sortant du cinéma, j’ai aperçu un homme noir sans domicile fixe errant torse nu dans le froid. Mon coeur s'est serré, j’ai pensé à ses rêves brisés, à ceux de Loïc, ceux de Jimmy et puis aussi aux miens. Aux rêves de tous ceux qui doivent survivre dans un système hostile à leur simple différence. Et parce que j’avais les yeux embués, je me suis mise à chanter : « Mwen subi an désepsyon ki arété kè an mwen. Mwen subi an desepsyon ki té ka dérayé mwen..». Et soudain, comme si je comprenais les paroles pour la première fois, j’ai souri.

Sortie DVD le 21 avril 2017