Tribute to Mona : Erik & The Keeys et Mona face à face

Il faut beaucoup de cran (voire un instinct kamikaze) pour continuer de reprendre Eugène Mona. Etant surement l’artiste martiniquais le plus repris ma première réaction a été: pourquoi, pff ?!  Mona se suffit à lui-même, merci bien ! (En plus un guadeloupéen... hum) Parce que c'est systématique : dès que j’écoute une nouvelle version de Bwa Brilé, je remets frénétiquement l‘originale. Les reprises passées m’inspiraient au mieux un calque «facile», au pire un hors-sujet. Sans ses vibrations, son phrasé spectaculaire, sa puissance: à quoi bon encore et toujours tenter de le paraphraser ?

Si l’introduction de l’album semble à première écoute garder les codes originaux, ça s’arrête la.  Ceci n’est pas un album de reprises, c’est une œuvre à part entière. Ouf ! Erik et ses musiciens ont eu la finesse et le courage d’accompagner leur démarche en piochant dans leurs entrailles propres et le moins qu’on puisse dire c’est que le voyage est mouvementé. Le groupe fait surfer le lyrisme des textes et du bèlè sur ce qu’on croit être de l’électro, du rock, du jazz, un soupçon de soul, de jump-up, des bassline Garage, de la trap, de l’afro funk tellement bien calibré qu’on imagine Fela Kuti, himself, présent en studio. Jugez vous-mêmes !    

Les textes sont sublimés, Erik transpose, il dégringole, il harmonise là où on ne l’attend jamais mais ça... on a l’habitude. Sa voix est un instrument à l’égal des autres parfois même elle se tait pour laisser la part belle à la musique. Entrer dans trop de détails serait gâcher le plaisir mais je dois quand même souligner, le très mélancolique ‘Bibon Dachine’, concentré de fragilité, alizé sorti de nulle part un après-midi brulant de carême. On flotte, on virevolte mais au fond ça « chouboule », ça pique les yeux, ça serre la gorge… 

Et bien sûr, quand vient le moment de Bwa Brilé, la question qui ‘naturellement’ se pose est: "QU'EST-CE QUE C'EST QUE ÇA ??" Evidemment, c’est LA claque de l’album. Ils n’ont pas choisi la facilité. Pas de compétition avec la complainte (de toute façon inégalable) de Georges Nilécam.  Pendant huit minutes, sa souffrance originelle est transposée aux nôtres. Comme sous psychotropes, on traverse les modes, les musiques et les époques sur des montagnes russes. Leur Bwa Brilé c’est celui du tur-fu.

Mais alors, que reste t-il d’Eugène Mona?

 Justement tout. La complexité de leur hommage est un parallèle à la complexité de notre identité qui semble ne plus pouvoir s’affirmer sur des  sentiers classiques. Mêmes s’ils paraissent perdus sur des «chimen chyen», peu importe leur éloignement, le poto mitan de leur musique c’est cette école créole à laquelle ils appartiennent. Et c’est ce que disait Mona. Ce que chantait Mona. Ce qu’était Mona. Charroyer comme toujours. Et exporter : les mornes, la rue cases-nègres, le tambour, "lanmizè" et surtout notre résilience. Redonner vie, reconnecter cette musique populaire avec une époque et une génération qui ne l’a pas vu naître.

S’il devait y avoir une imperfection à ce portrait peut être déjà dithyrambique: ma curiosité insatisfaite sur ce qu’aurait pu être ce diamant brut qu’est “Face à face”. Entre leurs mains, leurs cordes, leurs touches et sa voix.  

 
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25 ans après sa mort, Mona est toujours là, mais différent à mes yeux.  Elitiste,  Avant-garde, Puissant, Intimiste tout comme cet hommage. Erik & The Keeys  l’ont « pimpé », habillé de lumière pour le propulser au firmament universel dont il rêvait tant.  Georges, "ou té ni rézon". Non seulement c’est possible, mais c’est désormais chose faîte.

Cet hommage à Eugène Mona est le “ti chimin pou nou pran” pa selman pou tann' mé pou kouté Mona. Merci à eux.