Haïti, phoenix chéri

Il y a peu, les mots “horrible”, “catastrophe”, “danger” signifiaient pour moi le froid “insoutenable” de ce mois de janvier 2010, les grèves de train, mon manque de temps pour faire les soldes. Depuis mercredi, j’ai revu le champ lexical de ma réalité à la baisse, consciente désormais de mon indécence. Chacun de mes gestes quotidiens a pris une dimension privilégiée. Prendre ma douche, ouvrir mon réfrigérateur, téléphoner, les choses primaires telles que manger ou boire comme les choses plus graves telles que me soigner, donner la vie ou enterrer.

C’est la troisième journée de chaos en Haïti après un séisme dévastateur. La pluie habituellement salvatrice est annoncée amenant cette fois avec elle, maladies et complications tant en termes logistiques que sanitaires. Ou peut être se contentera-t-elle d'emporter avec elle forces et espoirs : elle finira de rendre à la terre ce que cette dernière a déjà lourdement repris. De ma condition de petite occidentale regardant son nombril grassouillet, cet événement ne devrait être qu’un “shoot” de souffrance et de violence de plus. On réagit sur l’instant mais à en recevoir constamment c’est comme tout, on s’habitue. Cette fois, il y a overdose. Est-ce la proximité culturelle ? Géographique ? Ou tout simplement un sentiment d’injustice profond ? Sans doute un peu des trois. Si personne ne mérite une telle horreur et que comme le dit l’adage “On ne frappe pas un homme à terre”. Que dire d’Haïti déjà suffocante, sanglante, tentant avec ses maigres forces de se relever encore ?  

Depuis toujours “chez nous”, nous clamons haut et fort, souvent chantant leur musique, qu’elle est notre chérie, est-ce seulement vrai ? Avant ce terrible coup de grâce avais-je offert à ma chérie de quoi se laver, se nourrir, s’habiller ? Laisserais-je ma chérie acheter de simples comprimés de paracétamol au marché noir quand je jette des boites entières chaque année ? Laisserais-je les enfants de celle que j’aime errer dans les bidonvilles, être vendus ou même réduits en esclavage ? Ironique n’est-ce pas, quand on sait que ma chérie était la première à se dresser contre l’oppression, à briser ses chaînes et à nous offrir à tous, déracinés, enfants de nulle part l’espoir d’un monde nouveau, le miracle de cette nation noire née du paroxysme de l’asservissement, de la domination.

Pourtant, dans ce gouffre abyssal, j’entrevois une lueur qui n’est pas celle de la mort pour Haïti. En voyant cette mobilisation massive de par le monde, je me dis que tout est possible et que si nous unissons nos forces, mêmes les plus minimes, nous avons la possibilité de faire table rase du passé. D’offrir des écoles pour qu’on apprenne encore à nos fils et filles l’histoire de ce peuple de guerriers qui tomba cent fois et se releva toujours. On pourra offrir aux orphelins déjà nombreux avant le drame des lieux d’accueil remplis d’amour et de sécurité. On reconstruira les pyramides de besoins de chacun avec une base que certains n’ont peut être jamais connu. On pourra stopper l’exode rural car ils reproduiront ce qui a été arrêté comme le riz, le porc noir et subviendront eux-mêmes à leurs besoins.

Nous pouvons faire de ce pays un symbole, symbole d’un monde nouveau. Ce pays a été le précurseur en matière de liberté et de dignité humaine, à nous de lui rendre ce qu’il a offert au monde il y a deux cent ans déjà. Ensuite, qu’importent les épreuves ils seront prêts, forts et vaillants pour les combattre. Bien sur, nous devrons veiller à ne pas imposer comme toujours nos diktats, notre toute puissance et notre pitié. Car Haïti n’a pas besoin de pitié elle a besoin d’aide, besoin d’une prise en charge le temps de faire le deuil de ses enfants, de son patrimoine, de son histoire effondrée. Nous pouvons prouver que la générosité existe sans contre partie. Sans or noir à la clé… ou tout du moins, un or noir trop peu considéré.

Même si les desseins de D.ieu ou de la nature (peu importe à quoi l’on croit) sont impénétrables j’y vois un signal d’alarme. Non pas pour les haïtiens mais pour nous. Pour nous dire, que nous laissons ces gens souffrir depuis bien trop longtemps. Le fatalisme de ces gens me fait rougir de honte. Ils ne cessent d’attendre inexorablement la prochaine catastrophe. A l’image de cette grand-mère si frêle, assise par terre,  les deux jambes cassées (dont une fracture ouverte) le regard vide. Pas de larmes, pas de cris, pas de plaintes, un simple "c’est cassé" comme si tout cela était normal.

Bien sur, tout le monde ne sera pas “touché” par Haïti car comme je l’ai dit plus haut, j’ai en commun avec ce pays une cale de bateau sombre et crasseuse remplie d’hommes et de femmes apeurés et arrachés à l’Afrique. Mais nous avons chacun un Haïti : en Afrique, en Asie, en Europe, au Proche Orient… Nous avons tous dans notre référentiel un pays chéri que nous ne voulons plus voir souffrir. Chacun doit contribuer à ce monde en donnant ce que nous avons : du temps, un texte, de l’argent, un savoir faire, un dessin, une chanson peu importe…

Mon discours est utopique ? Evidemment, mais tellement moins que ne l’était celui de cette poignée de marrons qui au péril de leurs vies, ont décidé de n’être plus affranchis mais libres. Notre pouvoir, nos richesses, nos savoirs, nos combats ne seront grands que s’ils nous servent à défendre la dignité des faibles. Je refuse que toutes les âmes éteintes ce 12 janvier 2010 aient emporté tous les rêves, espoirs, et futurs d’un peuple en plus des leurs. Ou alors, la plus grande catastrophe qu’aura connu Haïti aura été de voir ensevelir, impuissant, sous les décombres son passé… Son présent… Son futur.