Odyssées mortelles

Il y a deux siècles en juillet 1816, une frégate originellement partie coloniser l'Afrique faisait naufrage au large des côtes sénégalaises. Après que les 250 passagers privilégiés se soient installés dans des chaloupes, 150 hommes sont alors entassés sur un radeau de fortune pour une odyssée mortelle. Avec de l'eau aux genoux, le peu de place et la mer agitée, personne ne s’est rendu compte que l’amarre a été (volontairement) tranchée et que le radeau n’est plus tracté. Le mot enfer prend alors un sens : exiguïté, peur, faim, bas instincts, soif, soleil impitoyable et ivresse (seules les barriques de vin n’ont pas glissé à l’eau). La première nuit se chargera de décimer 80 d’entre eux. Sans eau potable, sans vivres, très vite, l'instinct de survie l’emportera : sabordages, noyades, blessés jetés par-dessus bord, soif étanchée à l'urine et viandes sacrilèges. Une damnation qui durera douze jours. Quinze rescapés. Dix survivants.

C'est un scandale sans précédent en France : l’opinion publique profondément choquée et meurtrie fait rapidement du drame une critique acerbe du pouvoir, ravivée, lorsque trois ans plus tard, un jeune peintre en quête de notoriété Théodore Géricault, transcendé par ce fait divers, réalise la toile de sa vie : le radeau de la méduse. Un tableau monumental de cinq mètres par sept devenue une œuvre majeure de la peinture et une des plus admirées du romantisme français.  

Presque deux-cent ans plus tard, en 2013, c'est une embarcation transportant environ 500 migrants africains qui fait naufrage près de Lampedusa, une île italienne proche de la Sicile. La catastrophe fait 366 morts, et devient impassiblement une des plus grandes tragédies en Méditerranée du XXIe siècle. 366 morts, en 2013.

L’ONU annonce qu’à ce jour d’octobre 2016 c’est plus ou moins 3800 personnes qui ont péri en Méditerranée pour cette seule année. Des hommes, des femmes, des enfants devenus des statistiques qui s’amoncèlent. L’anormal jadis, est devenu impersonnel, insipide, banal. Malgré le sensationnel, le sordide : la société, déjà submergée d'informations, peine à s'extirper de sa froideur, son apathie, son désintérêt mais certainement pas de son dédain.

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Les artistes, eux, cristallisent comme toujours, les tragédies. Sergei Ponomarev reçoit le Pulitzer photo 2016, pour un cliché sur l’arrivée d’une embarcation de migrants sur l’ile de Lesbos, qui rappelle étrangement l’œuvre de Géricault. La mort dans l'art, la mort dans l’âme. 

Autour de ces oeuvres, des reportages, des enquêtes mais peu de mots sur ces vies éphémères. Peu de noms sur ces institutrices, ces ingénieurs, ces sourires, ces larmes, ces parents, ces bébés tous, avalés par cette étendue gargantuesque. Un purgatoire qui transforme maris en dépouilles, rêves en chimères, flots en sépultures, corps en disparus quand il devait être l'antichambre du paradis. Peu de noms, juste des numéros. Et l'abandon, qui n’est plus un sentiment, il est visible. Tangible.  Il avait trois ans. Il a eu un nom : Aylan Kurdi. Il en a eu tant d'autres, il en aura encore d’autres… Peu de mots sur les circonstances de ce même enfer décrié il y a deux siècles. Ni la guerre, ni la faim, ni les persécutions ne semblent justifier leurs intrusions médiatiques qui ont l'air de plus marquer nos timelines que nos consciences.

Pas un mot sur les ingérences et les indifférences occidentales dans les affaires africaines selon l’intérêt (il n y a pas de pétrole au Darfour ndlr). Aucun mot sur la responsabilité d’un eldorado qui ne cesse de placer et de soutenir militairement des pantins à sa solde qui assurent la pérennité du pillage et du gaspillage du continent. Qui créent désespérance et assassinent les rêves et perspectives faute de réformes, faute de travail, faute de courage, faute d'amour de leurs peuples.

Pas un mot sur le fait que ce n'est pas l'Europe qui a fatalement hérité de la jarre de tatie Pandore. D'après le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 65 millions de personnes en 2015  auraient été déplacées, cette même année 1.3 millions (seulement) trouvaient refuge en Europe. Sans contester l'augmentation exponentielle des demandes d'asile et les arrivées massives aux portes de l'Europe, il ne faut pas oublier que d'autres pays, comme le Kenya, l'Ouganda ou le Liban, qui a lui seul héberge un million de réfugiés syriens (soit un quart de sa population) acceptent sur leurs sols, depuis des années, la grande majorité des déplacés. Sans un mot. Sans caméras braquées... qui n'éveillent pas la compassion mais réveillent, dans ce climat de repli post-crise, une xénophobie si chère aux politiques européennes qui ont renoué de façon décomplexée avec populisme et nationalisme.

Qu'est-ce qui pousse donc des gens à quitter des terres fertiles, des diplômes brillants, des pays riches, des familles aimantes et le soleil pour venir mendier chez ceux-là même qui  les extorquent, les méprisent et déciment les leurs à coup de famine, de guerres et de misère fabriquées ? Pas un mot sur ces contrats "expatriés" et leurs privilèges qui désavantagent la compétitivité locale et creusent les disparités. Le problème "migrant" est-il seulement qu'on doit mieux les accueillir et faciliter leur passage ou le problème "migrant" est qu'ils ne devraient tout simplement pas immigrer ? On s'expatrie rarement par plaisir du Sud au Nord et on n'endure certainement pas ce calvaire par choix.

Chaque migrant qui s’endort pour toujours sur ce lit de vagues semble endormir un peu plus la responsabilité collective. Aucun leurre comme ce bateau de sauvetage dépeint par Géricault que l'on croit apercevoir, n'apaise. Aucune lueur d'espoir n'éblouit. L'optimisme se désagrège chaque fois qu'une embarcation de migrants tente une traversée. Ca n'a plus rien d’un voyage initiatique, ne cherchez pas une symbolique du romantisme. Cet homme vaillant, meneur, debout sur cette peinture, dont le noir aura fait couler tant d'encre et de larmes est désormais invisible. Entre désillusion et au-delà sa postérité est tronquée. De toute façon, son avenir était hypothéqué avant d'avoir remis cette somme exorbitante au passeur. Hypothéqué dans une ruelle sombre, sur une plage dans la pénombre, dans le faste des palais présidentiels, hypothéqué dans des bureaux de vote, hypothéqué par mon indifférence. 

Pourtant, moi aussi j’ai le sentiment d’avoir traversé, dans une autre vie, contre mon gré. Dans la même suffocation d’une puanteur mercantile, l’empoisonnement du droit de cuissage, le mépris d’une vie sans valeur et l’amertume d'un passé perdu. Avant que les requins d’un côté comme de l’autre du rivage ne monnayent une âme que j'avais choisi d'engloutir dans les limbes de l’Atlantique.

Dans cette vie aussi, je me suis expatriée mais par confort. Parce que même si les politiques d’intégration de mon pays sont un échec manifeste, là où je vis, mon passeport définit mon appartenance. "Française et noire" ne semble incompatible qu’en Métropole. Nous ne sommes pas tous dans le même bateau je le sais… Mais que sais-je de demain ? Le monde est si incertain, comment puis-je savoir que demain je ne serai plus expatriée mais immigrée, migrante ou réfugiée ? Comment puis-je savoir que je ne devrai pas bourrer mes poches à la hâte avec des morceaux sucre ? Comment puis-je savoir que des barbelés ne mettront pas ma peau en charpie quand je traverserai un champ pour cueillir une simple tomate ? Comment puis-je savoir que cette tomate pourrie dans ma poche confite au sucre ne sera pas ma seule nourriture pour des jours, quand, avec la peur comme seule compagne, je serai entassée dans un train, un camion ou sur une épave surchargée ? Comment puis-je savoir que je ne serai pas piétinée parce que mon teint, sous la lividité de mon effroi me jettera dans la cale du bateau, parce que là aussi le racisme hiérarchise la mort ?

Comment puis-je savoir que je ne quitterai pas l’asphyxie de l’infortune pour une autre apnée irréversible ?  Comment puis-je savoir que je ne gorgerai pas mes poumons d’eau salée et que mon coeur si lourd me lestera si bas que jamais je ne remonterai ? Comment puis-je savoir qu'un jour je ne trouverai pas la mort en allant chercher la vie ? Sans que ça n'émeuve plus personne…

Par analogie, le radeau de la méduse est devenu une expression galvaudée pour toute situation désespérée. Un lieu, une cause où l'on est presque perdu, où il faut lutter farouchement (foutrement) pour survivre. Mes frères et soeurs continuent de s'échouer comme des bouteilles à la mer dont les cris et S.O.S ne seront jamais entendus, mon coeur tangue et je regarde, mes yeux embués d'eau salée, impuissante... médusée.

Awa Ly (feat. Faada Freddy) - Here

“ What will you do ? When you will be in the middle of the sea

Is it worth the pain ? To gamble your life and maybe to wait in vain

For an answer from those who don't know you

For an answer from those who don't want you to come here”


Merci Awa, de m’avoir accompagnée en musique lors de la rédaction de ce texte et pour tout le reste !