Au champ lexical abominable

Chaque mois de mai on y revient plus vigoureusement. Et à chaque lecture la même crispation me saisit. Suis-je réellement la seule excédée, par l'utilisation du mot "réparations"?

Le mot réparation, définit comme la remise en état de ce qui a été endommagé.

Alors, je m’étonne de voir bon nombre d’intellectuels martelant et galvaudant le mot à tout va. Aujourd’hui particulièrement, journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, (j’ai du chercher l’intitulé exact) les réseaux sociaux abondent d'articles qui, de plus en plus, ressemblent à des demandes de dot. Certains auteurs n’ayant rien à envier à Perrette l’héroïne de Jean de la Fontaine tant leurs projections sont utopistes (parfois même personnelles!).

Toutes les considérations morales, de toute façon catégoriquement rejetées par la France, restent effectivement les considérations matérielles. Et pour le coup, j’aimerais autant ne pas voir marchander, que dis-je, brader une seconde fois (pour les plus “chanceux”) mes ancêtres. C’est que... notre entêtement sur la question financière me laisse perplexe.

Tout comme nous avons, à force de se les entendre répéter, assimilé des noms et des prières qui n'étaient pas les nôtres, sommes-nous en train d’intégrer que l'esclavage peut-être réparé? Re-crispation. Entendons-nous bien, je plaide d’emblée non-coupable au procès de haute-trahison que certains commenceront à me faire dès la lecture de la seconde ligne. Oui!!!! La France a très certainement (qui ne marque pas ici la condition) des dettes. L'asservissement, le génocide, le meurtre culturel, la négation de l’Histoire ainsi que sa réécriture et le pillage, qui continuent de NOUS, générations éduquées, républicaines et surtout conscientes, éclabousser au visage doivent, devraient, auraient déjà dus être payés. Je déplore qu’aujourd’hui nos combats semblent se concentrer sur des questions purement "commerciales".

L’Etat français se livre à des négociations schizophrènes en refusant de présenter ses excuses mais en construisant un mémorial ACTe (hors de prix et anachronique).

En reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pour autant, perpétré par qui? Il fait mine de ne pas savoir...

En martelant que c’est le passé tout en commémorant (en demie-teinte donc). En reconnaissant politiquement une soi-disant famille “royale” d’Angleterre quand les rois africains sont au choix du folklore ou des fous. OK je m’éloigne du sujet (il fallait que je le dise!)...

En adoptant la déclaration des droits de l’homme et du citoyen dès 1789 sans pour autant abroger le Code Noir de facto, adoptant l'abolition définitive en 1848. 

Puis vint l’abolition. Le maitre est devenu l’employeur. L’empire est devenu l’Etat. La colonie, le département. Et on continue de relever et expérimenter les affronts que les médias appellent paradoxes. Et puis...

Nos plages sont belles bien que des cimetières d’esclaves non protégés.

Nos peaux, mêmes témoins d’amours coupables ou forcées sont toujours discriminées.

Depuis qu’il a fallu payer les anciens esclaves, ils sont passés de travailleurs aux capacités d’endurance exceptionnelles à fainéants, oisifs ou assistés. Parfois les trois pour les très doués ou les très rebelles (type syndicalistes).

En 2012, c'est la consécration, notre moment Obama! Une femme politique noire issue des DOM est nommée à la tête d’un ministère régalien ce qui a eu pour but de mettre en lumière  le racisme latent toujours jadis tû à coups de campagnes de communication sociale. Car non, même si on voudrait en avoir l'illusion, même si on nous le martèle depuis l'enfance, nous sommes français certes, mais pas égaux. 

Insultée, dénigrée, moquée, croquée en singe, elle a été attaquée de toutes parts. Heureusement, politiquement d’accord avec elle ou pas, tout ce qu’on a eu à lui reprocher était la couleur de sa peau. Ouf!

Alors comment parler de mémoire quand la question est passée sous silence dans les manuels scolaires? Comment continuer à être traité en citoyen de seconde zone quand le faste d’un empire s’est construit sur le labeur, l'exploitation, le génocide de vos ancêtres? Comment adoucir un débat avec un sucre qui provient d’une terre qui a épongé sang, sueur, chair en charpie et larmes jusqu’à le rendre amer? Comment l’envisager lorsque le mépris pour ces questions et pour les descendants des victimes est à son apogée?  Comment réparer l’irréparable?

Je comprends la légitimité du dédommagement. On justifie la demande parce que les colons, propriétaires d'esclaves ont été indemnisés à l’abolition... Vous savez, quand la vie d’un esclave était évaluée... à vil prix. On est outrés. Il y a de quoi, si on ne comprend pas que l’esclavage répondait à une logique purement capitaliste. Si on pense que l’abolition était avant tout une question altruiste. Maintenant (au moins) nous avons des sociétés d’assurance qui se chargent d’évaluer le prix de notre vie, en prenant en compte notre santé, notre condition physique, notre métier, le nombre d’enfants qu’on a eu... Oui vous me direz, ça ressemble beaucoup à... Je sous-ris...

Je crois profondément que même si cela sonne comme un simulacre de reconnaissance, nous devons faire partie de ces cérémonies car elles nous appartiennent. Ce n’est certes pas un pique-nique champêtre une fois l’an, ni un ou dix mémoriaux qui vont éponger les conséquences sociales, économiques, psychologiques (et mêmes physiques et génétiques d’après certains scientifiques) de la traite mais cela reste essentiel.

Je ne suis pas une spécialiste. Je laisse aux intellectuels et aux politiques le traitement de ces questions, les vraies... d’aujourd’hui! Mais j’aimerais qu’on cesse de vouloir réparer en donnant trop de pouvoir et une possible rédemption non méritée à ceux qui représentent aujourd’hui les intérêts de l’ancien oppresseur.

Effectivement je chipote. Ca semble être une simple question rhétorique mais le pouvoir des mots est-il encore à démontrer, quand nos anciens bourreaux ont fait de nos fers aux pieds, aux poignets, au cou, des chaines mentales.

Ca non plus il ne faut pas l’oublier.